Quelle contribution de la culture à l’effort de paix au Burkina Faso ?

J’éprouve un énorme plaisir à participer à ce panel au profit de cadres catholiques. Le Pape Jean Paul II avait déjà interpellé les Africains sur l’impérieuse nécessité pour eux de ne pas se « détourner de leur culture ». Dans mes fonctions ministérielles, j’ai réalisé combien ce propos du Pape a tout son sens. Avec mes collaborateurs et des personnes ressources, nous avons parcouru les 13 régions du Burkina Faso pour éduquer et sensibiliser les Burkinabè sur la contribution que la culture peut apporter dans cette lutte contre toutes les formes d’extrémisme violent, dont la forme la plus barbare est le terrorisme. La culture peut véritablement être au service de la paix. C’est dans sa nature que d’être au service de la paix.

Pourquoi je fonde cette forte conviction ?

C’est la foi en l’humain! Et l’homme est un être de culture par excellence. On peut faire de lui un ange ou un démon! Ce n’est pas le fruit du hasard si certains de nos compatriotes sont devenus ces monstres méconnaissables qui nous tuent tous les jours.

La deuxième raison se fonde sur l’expérience des autres peuples dans la lutte contre l’extrémisme violent. Je viens d’achever la lecture du livre de Serge Mikhaïlov, un expert en développement qui a travaillé en Afghanistan plusieurs années. Ce livre m’a finalement conforté dans ma thèse que la réponse militaire a une crise sociétale aussi complexe ne donnera aucun résultat satisfaisant à long terme. Le titre du livre est : Afghanistan, autopsie d’un désastre (2011-2021), quelles leçons pour le Sahel ? Dans le livre, l’auteur écrit « Vingt ans de guerre pour en arriver là! Tant de vies humaines sacrifiées, tant de souffrances endurées, tant d’argent gaspillé, tout ceci en vain! Comment la première puissance militaire mondiale et ses alliés ont-ils pu être vaincus par ces guerriers d’un autre âge que nous avons vu parader dans Kaboul ? ». Le coût de cette guerre pour les États unis a été estimé à 2313 milliards de dollars (la conversion en F CFA donne du vertige). Dans son livre, il cite le Président Obama qui confesse que la réponse militaire apportée à l’attaque terroriste n’était pas la meilleure (confession faite dans le livre La terre promise du Président Obama). Ce cas illustre bien l’idée que la guerre n’est pas toujours la solution appropriée à certains phénomènes. D’ailleurs l’histoire du monde enseigne que toutes les guerres ont pris fin autour d’une table de dialogue et de négociation.

Voilà bientôt huit ans que le Burkina Faso est confronté à la montée de l’extrémisme violent. Et cette situation ne fait que s’aggraver de jour en jour. Circonscrit au départ principalement à la région du Sahel, le phénomène a atteint tout le pays. Je n’insisterai pas sur l’évolution de cette crise, elle se déroule sous les yeux de nous tous! Je ne sais pas si nous commençons à réfléchir sur les graves conséquences de cette crise même si un jour par le coup du destin, les FDS et les VDP venaient à gagner cette guerre. Je pense qu’il faudra encore un siècle de rééducation des populations pour que certaines communautés de notre pays acceptent de vivre ensemble comme des frères (je vous invite à lire l’ITW de Ismaël Diallo sur le Fasonet)

Afin de mieux nous comprendre, je voudrais indiquer ce que j’entends par les mots Culture ? La paix ?

Selon l’Unesco : « La culture, dans son sens le plus large, est considérée comme l'ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l'être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances » (Déclaration de Mexico sur les politiques culturelles. Conférence mondiale sur les politiques culturelles, Mexico City, 26 juillet - 6 août 1982.

La paix renvoie à la tranquillité, l’harmonie au sein d’une société. L’absence de toutes les formes de violence physiques, morales, psychique, matérielles.

Au Burkina Faso, les conséquences engendrées par la violence due à l’extrémisme violent sont énormes : plus de 10 000 morts; environ 2000 000 de personnes déplacées internes; 6253 écoles fermées; plus d'un million d'élèves qui ne vont plus à l'école. La situation s’est davantage complexifiée avec l’émergence de conflits communautaires. Quand l’ennemi devient le frère ou l’ami, la lutte devient plus complexe.

Face à l’évolution dramatique de la situation au Burkina Faso, quelle peut être la contribution de la culture pour ramener la paix au pays des intègres ?

La culture peut être une réponse à la fois préventive et curative au phénomène de l’extrémisme violent.

I. L’éducation aux valeurs culturelles comme moyen de prévention les formes de violence

Selon le dictionnaire Larousse, le mot valeur désigne « ce qui est posé comme vrai, beau, bien d’un point de vue personnel selon les critères d’une société et qui est donné comme un idéal à atteindre, conne quelque chose à défendre ». Chaque société ou groupe social est constitué d’individus qui tissent entre eux des relations sociales. Les jugements sur ce qui est juste ou injuste dans ces relations sociales forment l’ensemble des valeurs sociales. Celles-ci prennent la forme de normes sociales qui, inscrites au plus profond de la consciences des gens, servent à orienter leur comportement dans la société.

Selon le sociologue Émile Durkheim, ils n’existent pas de valeurs sociales ex nihilo. Elles sont toujours le produit d’une culture. Il distingue deux dimensions de la culture : la première qui est la conscience collective d’une identité, et la seconde l’ensemble des normes de comportement ayant trait à l’identité. C’est dans ce sens qu’on dira de tel peuple qu’il présente des caractéristiques qui le prédisposent à développer tel ou tel caractère. Il est fréquent d’entendre que tel peuple à une tendance forte à la paix, c’est dire qu’il n’est pas belliqueux. Et dans la définition que l’Unesco donne de la culture, les systèmes de valeurs en sont un des éléments constitutifs. Je voudrais insister sur cet aspect des choses.

Dans la Charte de l’UNESCO, il est écrit que : « Les guerres prenant naissance dans l’esprit des gens, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix ». Il découle de cette citation qu’il est possible d’éduquer les hommes à la culture de la paix et de la non-violence.

Pour le cas spécifique du Burkina Faso, on peut s’interroger sur l’existence d’un fonds commun de valeurs culturelles partagées qui nous prédisposent à construire une société de paix ? Quelles sont ces valeurs ?

Une étude menée par le ministère en charge de la culture en 2018 sur l’ensemble du territoire burkinabè a conclu à l’existence de valeurs culturelles de référence partagées par la soixantaine d’ethnies vivant au Burkina Faso. Parmi ces valeurs, je peux citer :

  • La tolérance
  • L’hospitalité
  • La solidarité
  • Le respect des aînés
  • Le culte commun à un ancêtre
  • L’intégrité
  • L’ardeur au travail
  • Le respect des interdits;
  • Etc.

Quand on examine ces valeurs, elles sont profondément humanistes. Elles ne sont pas toutes spécifiquement africaines. Mais, certaines d’entre elles trouvent en Afrique leur terre de pleine expression de nos jours. Je pense à des valeurs comme l’hospitalité, la solidarité, le culte commun à l’ancêtre. Il est évident que la structure des sociétés africaines où le groupe prime sur l’individu les prédispose à une meilleure intégration de ce type de valeurs. Certaines de ces valeurs telles que l’hospitalité ont une fonction quasi mystique dans la cosmogonie africaine. Il est enseigné que celui qui reçoit un étranger aura la faveur des dieux. Il est interdit de faire du tort à l’étranger au risque d’être frappé de malédiction par les dieux. Par exemple au Burkina Faso, on entend dire qu’il vaut mieux être en conflit avec son propre frère qu’avec l’étranger. Il y a de fortes chances que le conflit soit traité en faveur de l’étranger.

D’où la question fondamentale suivante : Comment une société où l’étranger bénéficie d’autant de considérations peut-elle subitement développer des tendances à l’auto- destruction ? Comment se fait-il que des Burkinabè soient enrôlés dans des processus de radicalisation pour tuer leurs propres frères ? Peuvent-ils toujours être considérés comme étant des Burkinabè ?

Sur une valeur comme le droit fondamental à la vie, dans la Charte du Manden rédigé au XIIIème siècle par l’empereur Soundjata Kéita, la tentative de meurtre était punie de la peine de mort. En comparaison, avec les Constitutions contemporaines, les sociétés précoloniales africaines disposaient d’un respect quasi divin pour la vie. Elles étaient en avance sur ces constitutions dites modernes.

En conséquence l’individu dans les sociétés africaines n’a pas le droit de se suicider. Cela est considéré comme un cas manifeste d’indignité qui vous enlève le droit à une sépulture digne. Pour les Africains, le groupe social auquel on appartient à un devoir d’assistance à tout le monde. Se donner la mort, c’est décider de s’être placé au banc de la société à laquelle on appartient.

Pour comprendre combien la vie est d’une très grande sacralité en Afrique, je renvoie au roman de l’écrivain nigérian Chinua Achebé, « Le monde s’effondre ». Une scène y est décrite et illustre l’idée de sacralité de la vie. Au cours d’une cérémonie funéraire, Okonkwo, le héros du roman tua par inadvertance un membre de son clan dans le village d’Umuofia. En dépit de son statut de notable de la cité, Okonkwo sera banni et expulsé du village. En effet, tuer un membre du clan était considéré comme un crime contre la déesse de la terre. Et l’auteur du crime avait l’obligation de quitter le village. A la suite de ces évènements, de gros malheurs s’abattront sur sa famille.

Donner la mort pour le plaisir de le faire comme on le constate de nos jours est contraire aux valeurs culturelles africaines. L’idée de sacrifice humain qui a toujours existé dans certaines sociétés traditionnelles obéissait à un rituel. On pouvait sacrifier une vie humaine pour sauver la communauté d’un grand malheur (sécheresse, épidémie, affronter un ennemi dangereux…). Dans la légende du peuple Baoulé (une ethnie relevant du grand groupe Akan et que l’on retrouve en Côte d’Ivoire), la Reine Abla Pokou sacrifiera son enfant pour sauver son peuple. Cette scène me rappelle étrangement Dieu le père qui sacrifie son fils Jésus pour nous donner la vie éternelle.

La littérature, l’histoire et les cultures africaines nous enseignent que pour l’Africain la vie est quelque de hautement sacrée. Toute l’éducation traditionnelle de l’enfant consistait à lui apprendre des valeurs mettant la vie humaine au-dessus de toutes les valeurs.

Quand on examine les lois actuelles de la République, elles proclament l’existence de valeurs issues de notre culture et de nos traditions. Dans le préambule de la Constitution burkinabè, l’intégrité, la probité, la transparence, l’impartialité et l’obligation de rendre compte sont considérées comme étant des valeurs républicaines propres à moraliser la vie de la nation. Au-delà de moraliser la vie de la nation, mises en oeuvre, ces valeurs créent la prospérité des nations qui est source de paix et de stabilité.

Comment une société disposant d’un patrimoine culturel riche en humanisme peut-elle basculer dans la violence absurde ? Nous devons très rapidement nous ressaisir. Cette forme de banalisation de la vie humaine que l’on voit de plus en plus dans les médias ne présage rien de bon pour l’avenir du Burkina Faso. En Afrique, certaines traditions enseignent que le sang appelle le sang. C’est pourquoi, des rites sont souvent institués pour implorer le pardon des identité culturelle peut expliquer la montée en puissance de l’extrémisme violent. Ce qui se passe en ce moment au Burkina Faso et dans le Sahel en général est la conséquence de l’importation de valeurs ou d’idéologies étrangères. Il est encore possible d’arrêter le cycle infernal des tueries absurdes. Cela passe par la réhabilitation et la réappropriation de nos valeurs. En 1959, Patrice Lumumba s’adressant aux Africains disait que : « Sur le plan culturel, les nouveaux États africains doivent faire un sérieux effort pour développer la culture africaine. Nous avons une culture propre, des valeurs morales et artistiques inestimables, un code de savoir-vivre et des modes de vie propres. Toutes ces beautés africaines doivent être développées et préservées avec jalousie ». (Congrès pour la liberté et la culture, Université d’Ibadan, 22 mars 1959)

Il est urgent dans le contexte d’un pays comme le Burkina de mettre en place un véritable programme offensif d’éducation et de sensibilisation pour la réappropriation des valeurs de référence culturelle. Les jeunes burkinabè expriment une grande soif de connaissance de leurs cultures et de leur histoire dans un monde. Les réseaux sociaux peuvent contribuer à cette renaissance culturelle. Quand on observe le profil des jeune qui épousent les idéologies extrémistes, la très grande majorité n’a reçu aucune éducation ou a reçu une sous éducation.

Le rôle des artistes et des intellectuels sera déterminant dans cette quête de renaissance culturelle. A l’instar de Cheik Anta Diop, de Joseph Ki Zerbo, de Chinuas Achebé, Wolé Soyinka, Jean Marie Adiaffi, Souleymane Bachir Ndiaye, Felwin Sarr, les jeunes générations doivent reprendre le flambeau de l’affirmation de l’identité culturelle africaine.

Les artistes peuvent contribuer à une meilleure connaissance et appropriation des cultures africaine et de notre histoire. Nous ne pouvons pas nous payer le luxe de faire de l’art pour l’art. L’art Africain doit être au service de la construction d’une société de paix et de progrès partagé.

Le Burkina Faso a organisé la 28ème édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO) du 25 février au 04 mars 2023. Le thème de cette édition était « Cinémas d’Afrique et culture de la paix ». Le cinéma et les arts en général peuvent et doivent contribuer à une culture de la paix en transformant les imaginaires individuels et collectifs. Une société de paix favorise la culture de la tolérance et éloigne les peuples de l’extrémisme violent.

II. Les mécanismes endogènes de règlement des conflits

Là où vivent les hommes, le conflit est quelque chose d’inévitable. Les hommes ne sont pas des dieux. L’intelligence collective des sociétés africaines d’avant la colonisation c’est d’avoir pensé des mécanismes endogènes de règlement des conflits pour permettre une vie harmonieuse entre les membres de la société. Quand survenait des conflits dans les sociétés africaines, la culture disposait de mécanismes de leur résolution. On peut faire appel à des institutions comme :

  • La parenté à plaisanterie;
  • Le forgeron
  • Le griot

La parenté à plaisanterie permet de régler des conflits entre des communautés liées par ce principe. La mise en œuvre de ce principe dans la société interdit même que le conflit puisse naître entre les communautés liées par ledit principe. Si par extraordinaire, un conflit venait à naitre entre elles, obligation est faite de se pardonner. Au Burkina Faso, la parenté à plaisanterie existe entre :

  • Bobo et Peuls;
  • Bissa et Gourounsi;
  • Mossi et Samo;
  • Gourmantché et Yadesé
  • Etc.

Le griot et le forgeron jouent un rôle social de médiation. L’enseignant chercheur Boubacar TRAORE dit Dèdè analyse cette fonction sociale : « Dans son rôle de médiateur, avec cette image de forgeron doso, responsable de la forge et des inhumations, celui-ci est mieux placé pour être médiateur. Dans la société bo, il n’est pas le seul à jouer ce rôle. D’autres tels que le griot, le sowinni… sont également sollicités. Mais le forgeron intercède, seulement si l’intervention de ces deux premiers n’aboutit pas. Au cas où la médiation du forgeron serait rejetée, les belligérants encourent des sanctions sévères qui peuvent même dépasser le cadre villageois pour s’étendre à toutes les communautés. » (Traoré Boubacar dit Dèdè, Rôle des forgerons et autres groupes socio professionnels spécialisés en médiation sociale dans le Buwatun (Mali), in Revue des langues, lettres, arts, sciences humines et sociales, n° 12 (Vol 2), 2021, Presses universitaires de Koudougou, p. 113)

TRAORE raconte un témoignage qu’il obtint d’une personne présentée dans son article comme étant le doyen des forgerons dans la localité où il mena des recherches pour l’écriture de son article. Voici les mots de ce doyen tel que rapportés par l’enseignant chercheur : « Autrefois, quand les gens refusent la parole du forgeron (querelle entre hommes, familles, couple), un message est envoyé à tous les forgerons des environs, jusqu’à Dédougou (Burkina Faso). La (les) personne (s) qui a (ont) refusé ou rejeté la médiation ne verra (ont) plus ses (leurs) outils fabriqués par un forgeron. La famille impliquée va exploser parce qu’elle n’aura plus de culture. Si c’est le village, il va éclater » (ibidem.)

Mieux que tout cela, les Africains sont héritiers d’une longue tradition du dialogue caractérisé par la recherche du consensus. L’arbre à palabre des société traditionnelles était un modèle achevé de l’expression démocratique où tous les problèmes de la communauté se discutaient et les protagonistes avaient le devoir de trouver une solution satisfaisant toutes les parties. Qu’avons-nous fait de tout cela ? Nous avons préféré la justice des blancs qui se présente plus conflictuelle de nos jours. Le recours à des mécanismes juridiques d’origine étrangère n’est pas mauvais en soi. Mais il fallait l’adapter à notre contexte sociologique spécifique. Devant les crises multiples et multiformes que traverse la société Burkinabè, le recours au dialogue et au consensus peut être une source de résolution des conflits, parmi lesquels le plus urgent demeure l’extrémisme violent et les crises socio-politique à répétition.

Il ne faut pas se méprendre, les sociétés consolidées au plan culturel résistent toujours mieux à des phénomènes comme l’extrémisme violent.

Dans la Bible, le peuple de Dieu est invité à « garder la foi ». A mon tour j’exhorte les Burkinabè à « garder leur culture ».

Je vous remercie.

Abdoul Karim SANGO,
Ancien ministre en charge de la culture
SEPAFAR, 18 juin 2023

« Lorsque le passé n’éclaire plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres » (Alexis de Tocqueville cité par Hanna Arendt in La crise de la Culture)

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