Commençons par signaler un paradoxe : Le Dicastère pour la Doctrine de la Foi a publié le 18 décembre dernier une déclaration intitulée Fudicia supplicans (La confiance suppliante). Cette petite déclaration de sept pages environ, va provoquer une onde de choc dont les vagues vont aller jusqu’à secouer la foi de nombreux chrétiens et troubler nos consciences individuelles. La Confiance suppliante a fait perdre la confiance de nombreux fidèles dans la parole du pape pourtant reconnue infaillible. Elle a suscité de vives réactions.
Certaines églises approuvent ; d’autres désapprouvent ; d’autres encore nuancent ou expriment leurs attentes déçues. Les églises africaines montent au créneau et protestent. En un mot, la possibilité de bénédiction des couples de même sexe sème la confusion, réaniment divisions et dissensions au sein de notre Eglise. Finalement qui a raison ? Le Pape et son dicastère ? Les protestataires ? Les laudateurs ?
Nous allons essayer d’y répondre ensemble ; je dis bien ensemble car je ne vais pas m’y hasarder seul mais avec vous. Moi je me contenterai de tracer des pistes et ensemble on choisira la meilleure. Pour tracer ces pistes de réflexion je vous propose de partir d’un avis du Pape François. Répondant aux multiples rejets de Fudicia Supplicans, il soutient sur un plateau de télévision le : « Dans la plupart des cas, quand on n'accepte pas une décision, c'est parce qu'on ne comprend pas ». Peut-être a-t-il raison ! Essayons donc de comprendre la déclaration en sondant ses en-dessous, en disséquant son contenu et enfin en examinant ses au-delàs (ses implications, ses enjeux) : ses en-dessous, son contenu, ses au-delàs, voilà les trois moments de mon propos. Si nous réussissons nous devrions pouvoir repartir apaisés, revigorés dans notre foi et notre attachement à l’Eglise. J’espère qu’on y arrivera. Commençons par exhumer les en-dessous de Fudicia Supplicans.
I. LES EN-DESSOUS DE LA DECLARATION CONTROVERSEE
On a beaucoup épilogué sur les en-dessous supposés ou réels de Fudicia Supplicans. Certains ont pensé que le pape a été piégé par le nouveau Préfet du Dicastère, le Cardinal Víctor Manuel Fernández nommé le 1er juillet 2023. Il aurait requis et utilisé le pape pour se couvrir ou donner du poids à une déclaration venant de ses convictions. De fait, il avait été indexé pour sa théologie nuptiale peu orthodoxe [1]. Il est fort probable que son arrivée à la tête du Dicastère ait été déterminante dans l’infléchissement de la position de l’Eglise.
L’infléchissement me semble évident. Le 22 février 2021 la Congrégation pour la Doctrine de la Foi dirigée à l’époque par le Cardinal Luis Ladaria répond à un doute au sujet de la bénédiction des unions de personnes du même sexe. Le document pose d’entrée de jeu la question : “L’Église dispose-t-elle du pouvoir de bénir des unions de personnes du même sexe ?“. Et la réponse est catégorique : Non ! Une note explicative justifie ce non : « Seules les réalités qui sont en elles-mêmes ordonnées à servir ces plans sont donc compatibles avec l’essence de la bénédiction donnée par l’Église ». Deux ans après, la déclaration de la même Congrégation dirigée par le nouveau venu, infléchit cette position catégorique sans rompre avec elle : elle permet de bénir non pas l’union des personnes de même sexe mais les couples de même sexe. Le changement à la tête du dicastère explique ce nouveau son de cloche.
Le Vatican aurait-il été infiltré par des lobbys Gay ou la franc maçonnerie ? [2] Très peu probable ! Et le pape aurait-il été utilisé ? Non ! Les analystes révèlent une proximité intellectuelle et spirituelle entre le Pape François et le Cardinal Fernandez. Cette déclaration s’inscrit dans une pastorale de la miséricorde chère au Pape et n’est pas étrangère à ses convictions. La trajectoire de genèse de cette déclaration le confirme [3]. En Fait, le Pape François a essayé de préparer les esprits à cette déclaration qu’il approuve. Essayons de le démontrer !
Jusque-là le magistère de l’Eglise, par exemple le Catéchisme de l’Eglise Catholique considérait l’homosexualité comme « actes intrinsèquement désordonnés qui ne sauraient recevoir d’approbation en aucun cas » [4]. Arrive l’exhortation post-synodale Amoris laetitia du Pape François le 19 mars 2016. L’exhortation réaffirme qu’« il n’y a aucun fondement pour assimiler ou établir des analogies, même lointaines, entre les unions homosexuelles et le dessein de Dieu sur le mariage et la famille » [5].
Mais le pape s’insurge dans la même exhortation contre une pastorale rigide : «Je comprends ceux qui préfèrent une pastorale plus rigide qui ne prête à aucune confusion. Mais je crois sincèrement que Jésus Christ veut une Église attentive au bien que l’Esprit répand au milieu de la fragilité»[6]. Il ajoute : « Nous nous comportons fréquemment comme des contrôleurs de la grâce et non comme des facilitateurs. Mais l’Église n’est pas une douane, elle est la maison paternelle où il y a de la place pour chacun avec sa vie difficile ».
A la place de cette pastorale sélective et rigide, il préconise une pastorale de la tendresse, des bras ouverts, une pastorale de l’inclusion : tout devrait être enveloppé de tendresse [7], faire place à l’amour inconditionnel de Dieu [8]. Les Pasteurs doivent aider les fidèles à éviter les persécutions ou les jugements trop durs ou impatients à l’égard des personnes fragiles [9]. A tous, croyants ou loin de la foi, il faut répandre le baume de la miséricorde. Le cadre conceptuel de Fudicia se dessine déjà dans Amoris laetitia.
Le pape se fait plus explicite lors d’une controverse avec 5 cardinaux [10]. Ceux-ci lui avaient soumis par lettre en juillet 2023, des Dubia [des doutes]. Trouvant la réponse du Pape insatisfaisante deux cardinaux reformulent leurs Dubia par lettre en août 2023. Ils adressent cinq questions au pape demandant des éclaircissements sur certains points dont la bénédiction des unions des personnes de même sexe. Voici la réponse du pape : « Bien qu'il existe des situations qui, d'un point de vue objectif, ne sont pas moralement acceptables, la même charité pastorale nous demande de ne pas traiter simplement comme «pécheurs» d'autres personnes dont la culpabilité ou la responsabilité peuvent être atténuées par divers facteurs qui influencent l'imputabilité subjective ». Ce qui était considéré comme actes intrinsèquement mauvais par le Catéchisme voit sa gravité atténuée ici par l’absence de certitude d’imputabilité.
La permission de bénir les couples de même sexe se profile déjà dans les Réponses aux Dubia des cardinaux : « Lorsqu'on demande une bénédiction, on exprime une demande d'aide à Dieu, un appel à pouvoir mieux vivre, une confiance en un Père qui peut nous aider à mieux vivre ».
En signant Fudicia Supplicans le Pape franchit le rubicond et rend explicitement possible la bénédiction des couples de même sexe. Cette déclaration semble rompre avec le magistère classique de l’Eglise. A sa publication, des réprobateurs ont accusé le Pape d’hérésie, de trahison de la doctrine de l’Eglise. Le Dicastère hausse le ton dans son communiqué du 4 janvier 2024 : « Il est clair qu’il n’y aurait pas de place pour se distancer doctrinalement de cette Déclaration ou pour la considérer comme hérétique, contraire à la Tradition de l’Église ou blasphématoire ». La déclaration signée du Pape est-elle hérétique ? Essayons d’y répondre en analysant la Déclaration avec un cœur ouvert pour voir si la théologie qui lui est sous-jacente est orthodoxe.
II. ANALYSE DE LA DECLARATION : SA TENEUR ET SA PORTEE
Pour pénétrer l’intelligence de ce texte, un préalable, le lire ! A défaut ciblons quelques passages importants !
1. Le contenu de la déclaration
1. La confiance suppliante du peuple fidèle de Dieu reçoit le don de la bénédiction qui jaillit du cœur du Christ à travers son Église. Comme nous le rappelle avec insistance le Pape François, « La grande bénédiction de Dieu est Jésus Christ, c'est le grand don de Dieu, son Fils. C'est une bénédiction pour toute l'humanité, c'est une bénédiction qui nous a tous sauvés. Il est la Parole éternelle avec laquelle le Père nous a bénis “alors que nous étions encore pécheurs” (Rm 5, 8) dit saint Paul : Parole faite chair et offerte pour nous sur la croix ».
2. Soutenu par une vérité aussi grande et consolante, ce Dicastère a considéré diverses questions, formelles et informelles, sur la possibilité de bénir les couples de même sexe et sur la possibilité d'offrir de nouvelles clarifications, à la lumière de l'attitude paternelle et pastorale du Pape François, sur le Responsum ad dubium[2] formulé par l’ancienne Congrégation pour la Doctrine de la Foi et publié le 22 février 2021.
19. Dans son mystère d'amour, à travers le Christ, Dieu communique à son Église le pouvoir de bénir. Accordée par Dieu à l'être humain et octroyée par lui à son prochain, la bénédiction se transforme en inclusion, en solidarité et en pacification. C'est un message positif de réconfort, de sollicitude et d'encouragement. La bénédiction exprime l'étreinte miséricordieuse de Dieu et la maternité de l'Église qui invite les fidèles à avoir les mêmes sentiments que Dieu envers leurs frères et sœurs. Pesons et soupesons d’abord sa teneur théologique !
31. Dans l'horizon ainsi tracé, il est possible de bénir les couples en situation irrégulière et les couples de même sexe, sous une forme qui ne doit pas être fixée rituellement par les autorités ecclésiales, afin de ne pas créer de confusion avec la bénédiction propre au sacrement du mariage. Dans ces cas, on donne une bénédiction qui n'a pas seulement une valeur ascendante, mais qui est aussi l'invocation d'une bénédiction descendante de Dieu lui-même sur ceux qui, se reconnaissant indigents et ayant besoin de son aide, ne revendiquent pas la légitimité de leur propre statut, mais demandent que tout ce qui est vrai, bon et humainement valable dans leur vie et dans leurs relations soit investi, guéri et élevé par la présence de l'Esprit Saint. Ces formes de bénédiction expriment une supplication à Dieu pour qu'il accorde les aides qui proviennent des impulsions de son Esprit que la théologie classique appelle « grâces actuelles » afin que les relations humaines puissent mûrir et grandir dans la fidélité au message de l'Évangile, se libérer de leurs imperfections et de leurs fragilités et s'exprimer dans la dimension toujours plus grande de l'amour divin.
2. Sa théologie sous-jacente
Une analyse pointue du document révèle le ferme maintien de la doctrine traditionnelle de l’Eglise : « Cette déclaration reste ferme sur la doctrine traditionnelle de l'Église concernant le mariage » [11]. Elle rappelle cette doctrine : le mariage reste «une union exclusive, stable et indissoluble entre un homme et une femme, naturellement ouverte à la génération d’enfants» [12]. Autrement dit, l’alliance hétérogène de l’homme et de la femme est potentiellement le lieu de l’advenue à l’être d’un tiers, l’enfant.
Voilà la vérité objective du lien sacré du mariage fondé et doté de lois propres par le créateur. Ce faisant, il échappe à la fantaisie de l’homme [13]. Partant de cette vérité intrinsèque du mariage la Doctrine Sociale de l’Eglise [14] recense ce qui rend théologiquement inacceptable un couple de même sexe : l’impossibilité d’une union ordonnée à la procréation [15], à la transmission de la vie, l’effacement des différences sexuelles et de la complémentarité interpersonnelle. L’Eglise entend en effet le couple comme une synthèse d’unité et de complémentarité.
Fudicia prétend maintenir sans modifier en quoi que ce soit cet enseignement de l'Église sur le mariage. Si la théologie nuptiale reste inchangée qu’est-ce qui change au point de provoquer une onde de choc ? Fudicia développe en fait une nouvelle théologie de la bénédiction et recourt à la théologie des grâces actuelles.
Une nouvelle théologie de la bénédiction : le Dicastère prend soin de rappeler la compréhension classique de la bénédiction étroitement liée à une perspective liturgique : la bénédiction par un rite liturgique nécessite « que ce qui est béni puisse correspondre aux desseins de Dieu ». Une telle bénédiction accordée à un couple de même sexe légitimerait leur statut moralement inacceptable. Ce serait dire du bien de ce qui est mal. Or la bénédiction possible de Fudicia ne prétend pas légitimer quoi que ce soit. Elle n’a donc pas le sens habituel.
Quel sens nouveau ? Le dicastère procède à un élargissement du sens de la bénédiction. Le terme bénédiction dans son sens biblique premier signifie proprement un don de la part de Dieu lui-même. En effet, elle s’enracine dans la promesse faite par Dieu à Abraham : « Je te bénirai et tu deviendras une bénédiction » (Gn 12,1). Bénir signifie donc invoquer le don de Dieu sur le couple.
La bénédiction ici a valeur d’invocation, de supplication de la grâce de Dieu pour des hommes et des femmes qui « se reconnaissant indigents et ayant besoin de son aide, ne revendiquent pas la légitimité de leur propre statut, mais demandent que tout ce qui est vrai, bon et humainement valable dans leur vie et dans leurs relations soit investi, guéri et élevé par la présence de l'Esprit Saint ». Il s’agit de supplier Dieu « afin que les relations humaines puissent mûrir et grandir dans la fidélité au message de l'Évangile, se libérer de leurs imperfections et de leurs fragilités »[16]. Une telle bénédiction prend valeur d’invitation à prendre le chemin de la conversion.
La bénédiction dans ce sens s’entend comme inclusion. Elle exprime l'étreinte miséricordieuse de Dieu qui “bénit tout le monde". Elle manifeste aussi l’étreinte maternelle de l’Eglise qui doit se départir d’« un élitisme narcissique et autoritaire, où, au lieu d’évangéliser, on analyse et classifie les autres, et, au lieu de faciliter l’accès à la grâce, les énergies s’usent dans le contrôle » [17]. Ainsi lorsque des personnes demandent une bénédiction aucune perfection morale préalable ne doit être exigée comme condition préalable. Par elle, l’Eglise tend la main à ses enfants en perdition comme Jésus tendant la main à Pierre que son incrédulité était en train de noyer.
La bénédiction s’entend ici comme invocation de la grâce actuelle sur le couple. Qu’est-ce qu’une grâce actuelle en théologie ? La grâce actuelle signifie un secours du moment. Par elle, Dieu agit en nous pour éclairer notre intelligence ou fortifier notre volonté pour nous aider à faire le bien et à éviter le mal. Il s’agit donc d’une aide que Dieu nous donne pour nous mettre sur le chemin de la conversion. Ces grâces actuelles sont universelles, données à tous sans distinction, aux chrétiens, aux musulmans, aux athées, aux justes, aux pécheurs, etc. Il veut que tous les humains soient sauvés. La grâce actuelle s’adresse à tous mais est toujours individuelle.
Voilà deux autres piliers de Fudicia : outre une pastorale de l’inclusion, Fudicia s’appuie sur une nouvelle théologie de la bénédiction et sur la théologie des grâces actuelles. Après la teneur, quelle est la portée de cette déclaration ?
3. Sa portée
La déclaration faisant tant de bruit énonce une simple possibilité de bénédiction des couples de même sexe ; elle n’en fait pas une obligation. Cette possibilité connaît même d’énormes restrictions : pas de rituel de bénédiction, bénédiction en dehors des rites prescrits par les livres liturgiques, bénédiction jamais accomplie en même temps que les rites civils d'union, ni même en relation avec eux, sans habits liturgiques, sans les gestes ou paroles propres au mariage…. « Il s'agit d'éviter que l’on reconnaisse comme mariage ce qui n’en est pas un ». A ces interdictions s’ajoutent d’autres conditions : sur demande expresse exprimant une ouverture à la transcendance et la piété. Ces interdictions prioritairement énoncées donnent au document une portée non pas permissive mais limitative. La dimension permissive se limite à une simple possibilité.
Le communiqué du Dicastère en réponse aux controverses réduit davantage la permission donnée : ce doit être des "bénédictions pastorales" spontanées ne devant durer que "10 ou 15 secondes" ; une formulation est même proposée : « Seigneur, regarde tes enfants, accorde-leur la santé, le travail, la paix et l'entraide. Libère-les de tout ce qui contredit ton Évangile et permets-leur de vivre selon ta volonté. Amen". Puis on termine par un signe de croix sur chacune des deux personnes. Le souverain pontife a confirmé ce vendredi 26 janvier qu’il ne s’agissait pas de bénir une union, mais des personnes. Comme par enchantement, on ne bénit plus le couple mais les personnes et même chaque personne séparément. Tout laisse croire à un rétropédalage du Vatican, l’amorce d’un recul.
Au regard de toutes ces conditions restrictives, très peu de couples se présenteront et très peu pourront bénéficier d’une telle bénédiction. Elle suppose implicitement de leur part la reconnaissance de la nature pécheresse de leur relation et une volonté de conversion.
En fait, que cette déclaration se révèle en définitive de portée restrictive et non pas permissive, cache des non-dits. Elle cache un enjeu de taille. Le Pape fait une concession très limitée pour barrer la route à des excès menaçants. Certaines églises comme celle d’Allemagne avaient déjà élaboré un rituel de bénédictions liturgiques des couples homosexuels allant contre les interpellations répétées du Saint Père. Devant la menace de schisme de l’Eglise d’Allemagne le Pape a écrit plusieurs lettres à l’église d’Allemagne dont une écrite de sa propre main, les suppliant de ne pas s’écarter de la doctrine commune de la foi chrétienne.
Ces églises trop en avance poussaient le pape à avaliser leurs décisions. Elles n’ont eu qu’une possibilité assortie de restrictions et même d’interdictions : « Il est possible de bénir les couples en situation irrégulière et les couples de même sexe, sous une forme qui ne doit pas être fixée rituellement par les autorités ecclésiales, afin de ne pas créer de confusion avec la bénédiction propre au sacrement du mariage ». Par conséquent, sont inadmissibles les rites et les prières qui pourraient créer cette confusion. Le pape coupe l’herbe sous les pieds des Allemands déçus par ce document du Vatican. En définitive Fudicia supplicans a tenté d’éviter la fracture ecclésiale et de sauvegarder l’unité de l’Eglise autour d’un consensus minimum. Malheureusement cette concession provoque plus de controverses et crée d’autres lignes de fractures inattendues ; c’est ce que nous allons analyser dans un dernier moment que j’ai intitulé “Réceptions et enjeux“.
III. RECEPTIONS ET ENJEUX
Fudicia supplicans provoque premièrement des fissures dans notre Eglise famille.
1. Famille ecclésiale fissurée
La déclaration Fudicia Supplicans provoque une révolution copernicienne inversement proportionnelle à sa taille. Les réactions tracent des lignes de fractures au sein de la famille ecclésiale. La Conférence des évêques de France apelle à bénir les personnes individuellement et non les couples. Les Églises d’Allemagne, de Croatie, du Danemark, de Lituanie, de Belgique, d’Italie, d’Irlande, de Suisse, d’Espagne, d’Écosse, de Finlande, de Slovaquie et de Norvège s’inscrivent dans la démarche du Pape ; de même, en Asie pour les évêques de Hong Kong, de Singapour et des Philippines. Les églises africaines à travers le SCEAM (Symposium des Conférences Episcopales d’Afrique et de Madagascar) affichent une réponse unanime : Pas de bénédiction aux couples homosexuels ; cette unanimité cache en réalité une ligne de fracture : cinq jours après cette prise de position officielle du SCEAM, les évêques d’Afrique du Nord se dissocient et se disent prêts à bénir les couples de même sexe.
En fait, ces fissures révèlent clairement qu’au niveau pastoral l’Eglise ne peut plus avoir une seule parole pour le monde mais une parole à plusieurs sons de cloches car ce qui vaut pour les Eglise d’occident ne vaut pas dans nos églises, ne vaut même pas pour tous les pays occidentaux. Ce texte étant pastoral aurait dû tenir compte de cet aspect et nuancer ses propos pour éviter les rétropédalages intellectuels.
Ces nuances, le Vatican ne les énoncera que devant l’ampleur des réactions. Le Préfet du Dicastère publie le 4 janvier un communiqué de presse de cinq pages qui concède que sa déclaration peut nécessiter plus de temps pour son application et doit se faire "en fonction des contextes locaux et du discernement de chaque évêque diocésain avec son diocèse". Le communiqué invite à ne pas l’appliquer partout surtout pas dans les contextes où l’homosexualité est passible de prison (Ex. de l’Ouganda). Le Pape lui-même à la suite de la prise de position du SCEAM, affirme devant 800 prêtres de Rome le 13 janvier que Fiducia supplicans ne s’appliquerait pas à l’Afrique, à cause de son contexte. Examinons de plus près la réaction des pasteurs africains. On dirait un réveil des églises africaines.
2. Réveil des églises africaines
Pour beaucoup, Fudicia révèle au grand jour le nombrilisme d’une Eglise catholique encore occidentalo-centrée qui réduit les problèmes cruciaux de l’Eglise à leur problème. Le document reflète l’état d’esprit actuel de l’Occident qui tend à ériger en norme pour tout le monde ses valeurs et contre-valeurs [18]. Mais il faut reconnaître que l’occident produit de la connaissance et extrapole sur nous ; sa prépondérance économique lui assure une certaine ascendance intellectuelle. Mais faut-il s’y résigner ?
La réaction inédite des églises africaines à Fudicia porte l’indice d’une église qui se réveille, s’affirme, ose élever la voix pour faire entendre un point de vue différent voire dissident. Le titre de la déclaration du SCEAM semble tranchant : Pas de bénédiction aux couples homosexuels dans les églises d’Afrique. Jusque-là nos évêques donnaient l’impression d’un épiscopat timoré, craignant d’afficher un point de vue différent de Rome qui, à tout moment peut vous débarquer sans management.
Fudicia Supplicans revêtirait donc le statut de felix culpa, d’heureuse faute servant de tremplin pour le réveil des églises africaines. Bien plus, certains nourrissent l’espoir que puisse émerger de l’arène ecclésial quelques figures africaines dans l’espoir que le centre de l’Eglise dans les siècles à venir, se déplace vers l’Afrique. Le Cardinal Fridolin en est convaincu : «L’Afrique est l’avenir de l’Église». Mais ne nous emballons pas trop vite !
Au bas de la déclaration synthétique du SCEAM on trouve la mention “Fait à Accra, le…“ mais en réalité la déclaration a été rédigée à Rome, au Dicastère sous l’oeil attentif de son Préfet et avec l’accord du pape [19]. Le Cardinal Fridolin Ambongo B. raconte : « Avec le préfet, moi devant l'ordinateur, une secrétaire qui écrivait, nous avons préparé un document. Nous l'avons préparé en dialogue et en accord avec le pape François, de sorte qu'à chaque instant, nous l'appelions pour lui poser des questions, pour voir s’il était d'accord avec cette formulation, etc. ».
Le titre du document rendu public est tranchant mais le contenu moins : les évêques prennent soin de réaffirmer fortement « leur indéfectible attachement au Successeur de Pierre, leur communion avec lui ». Ensuite ils « estiment que les bénédictions extra liturgiques proposées dans la Déclaration Fiducia supplicans ne pourront pas se faire en Afrique sans s'exposer à des scandales ». Ils en concluent : « Nous, Évêques africains, ne considérons pas comme approprié pour l'Afrique de bénir les unions homosexuelles ou les couples de même sexe ». On dirait que la peur de s’opposer au souverain Pontife leur fait prendre des gants.
De plus avec Fudicia Supplicans, on se rend compte que nos évêques sont dans une posture de réaction ; on ne devrait pas en rester à cette posture. Il ne suffit pas de dénoncer « toute forme de colonisation culturelle en Afrique ». Il ne suffit pas d’épuiser nos énergies intellectuelles à charger l’occident de tous les maux comme l’a fait le cardinal Fridolin Ambongo le 16 janvier [20].
Il faudrait évoluer vers l’élaboration d’un discours théologique faisant contrepoids à celui des occidentaux. Par exemple, la théologie nuptiale est en train d’évoluer [21]. Nous sommes à un tournant théologique ici. Quelle sera notre contribution pour infléchir la pensée théologique ? Et si le tournant s’opère sans la participation de nos théologiens, nous en resterons encore à la posture réactive et pas constructive.
Outre la théologie du mariage, Fudicia ouvre une nouvelle piste théologique à explorer : la théologie de la sexualité et de l’amitié. La déclaration laisse entendre qu’en bénissant les couples de même sexe, Dieu ne bénirait pas leurs relations sexuelles contraire à sa volonté mais les biens authentiques qui sont vécus et partagés par le couple comme leur amitié. Autrement dit une relation amicale sans exercice de la sexualité comme David et Jonathan dans la bible serait louable. Partant de là, à des “couples“ homosexuels qui demandent la bénédiction d’un prêtre, au lieu de les bénir on pourrait leur proposer un chemin d’éducation à la chasteté plénière propre à une amitié. Dans une amitié authentique, chaque protagoniste est affirmé par l’autre dans sa valeur même de personne et jamais réduit à ses valeurs sexuelles Vous voyez, à partir de Fudicia des perspectives s’ouvrent. Ebauchons-les pour terminer !
4. Au-delà de Fudicia
Ici nous allons requérir l’éclairage de l’histoire, de l’anthropologie. Il ne faut pas se leurrer en réduisant l’homosexualité à un phénomène essentiellement occidental. Certes la philosophie de l’histoire nous apprend que la corruption des moeurs porte l’indice d’une civilisation décadente en fin de parcours. Mais le phénomène de l’homosexualité traverse le temps, les ères culturelles et les civilisations [22] qu’il faut élargir davantage l’horizon de son analyse. Des déterminants culturels expliquent peut-être ce phénomène mais celui-ci pose un problème anthropologique.
La nature en général est mystérieuse, très mystérieuse ; notre nature humaine tellement complexe qu’on la découvre petit à petit. Ainsi, dans les productions de la nature on compte une part de réalités qui sortent de la normalité majoritaire : des gauchers que nos cultures ont persécutés, des albinos, des sourds-muets, des personnes avec des neurones mal placés, des personnes avec des encéphalopathies, des personnes naissant avec des maladies orphelines… Et si l’homosexualité comptait parmi ces jaillissements de l’anormal au cœur de la normalité générale. Et si les personnes ayant cette tendance devaient donc leur orientation sexuelle à la nature. Les recherches de Jacques Balthazart vont dans ce sens ; il a publié Biologie de l'homosexualité. On naît homosexuel, on ne choisit pas de l'être? Cette hypothèse ne fait pas l’unanimité mais elle pose la grave question de leur imputabilité et de la justesse des jugements que nous portons sur ces personnes. En fait, disons-le clairement si cette hypothèse venait à être corroborée par la science, on ne pourrait plus leur jeter la pierre, les considérer comme des pécheurs commettant un péché mortel qui entraîne la mort spirituelle et ferme les portes du ciel.
Contre cette hypothèse naturellement soutenue par des lobbys gays le Vatican est longtemps resté sur sa ligne : on ne naît pas homosexuel, on le devient pour différentes raisons : éducation qui ne nous a permis de développer notre propre identité au cours de l'adolescence, facteurs environnementales, psychanalytiques…. C’est le Pape François qui a fait bouger les lignes en soutenant : « Bien qu'il existe des situations qui, d'un point de vue objectif, ne sont pas moralement acceptables, la même charité pastorale nous demande de ne pas traiter simplement comme «pécheurs» d'autres personnes dont la culpabilité ou la responsabilité peuvent être atténuées par divers facteurs qui influencent l'imputabilité subjective ».
Et si les recherches scientifiques futures lui donnaient raison ? Une analyse attentive de l’histoire de l’Eglise révèle un rapport au monde balançant généralement sur l’axe du rejet puis de l’acceptation : l’Eglise et l’héliocentrisme, l’Eglise et la modernité, l’Eglise et les droits de l’homme, l’Eglise et la démocratie, l’Eglise et l’évolutionnisme…. Et si c’était le cas pour l’homosexualité ?
Pour le moment Fudicia passe mal et révèle un fiasco dans la diplomatie pastorale du Vatican. Mais il me semble que la perception de la Révélation divine par le Souverain Pontife actuelle est juste. La révélation divine reste immuable mais elle peut être réinterprétée c’est-à-dire mieux interprétée en fonction des changements culturels et anthropologiques en cours pour un mûrissement du jugement de l’Eglise. L'Église n'épuise jamais son insondable richesse ; elle a besoin de grandir dans sa compréhension.
Conclusion
Fudicia s’inscrit bien dans la vision pastorale du Pape François. La bénédiction autorisée est pensée comme un geste pastoral manifestant une volonté ecclésiale d’inclusion chère au Pape. Mais peut-être que loin d’être hérétique, est-il en avance sur son temps ? Peut-être s’est-il trompé ? Pour sûr le document a été mal “densifié“ dans son contenu et mal négocié dans sa transmission engendrant de nombreux reculs. Fudicia contient des subtilités difficiles à comprendre par le commun des fidèles voire de fortes ambiguïtés : par exemple bénir le couple sans bénir leur union... On comprend que le théologie dominicain Emmanuel Perrier dénonce un texte incohérent avec le Magistère habituel et porteur de confusion. Nonobstant, les plaies causées, poursuit-il positivement, ne pourront se refermer « qu’en restant unis autour du Saint-Père et en priant pour l’unité de l’Église » et j’ajoute, pour l’éclairage de l’Esprit Saint et pour l’apaisement des cœurs.
Abbé Pascal KOLESNORE
Grand Séminaire de Kossoghin
Maître de Conférence
Université St Thomas d’Aquin
[1] Jeune prêtre au Mexique, il avait publié en 1998 La passion mystique: spiritualité et sensualité, un livre qui a refait surface à sa nomination comme Préfet, un ouvrage qualifié par de méchantes langues de Porno-théologie.
[2] Un des vaillants intellectuels catholiques de ce pays (un peu extrémiste voire traditionnaliste) y croit fermement.
[3] La genèse de Fudicia suit plusieurs trajectoires ; j’ai opté pour celle qui me semble la plus plausible convaincu par le Père Paul Béré, notre compatriote et collaborateur du Pape.
[4] Catéchisme de l’Eglise Catholique, n°2357.
[5] Amoris laetitia, n° 310.
[6] Amoris laetitia, n° 307.
[7] Amoris laetitia, n° 310.
[8] Amoris laetitia, n° 311.
[9] Amoris laetitia, n° 308.
[10] Les cardinaux Walter Brandmüller (Allemagne), Raymond Leo Burke (Etats-Unis), Juan Sandoval Íñiguez (Mexique), Robert Sarah (Guinée) et Joseph Zen Ze-kiun (Chine) formulent des Dubia relatifs à l'interprétation de la Révélation divine, à la bénédiction des unions des personnes de même sexe, à la synodalité comme dimension constitutive de l'Église, à l'ordination sacerdotale des femmes et au repentir comme condition nécessaire à l'absolution sacramentelle.
[11] Présentation introduisant Fudicia supplicans.
[12] Fudicia Supplicans, n°4.
[13] Compendium de la Doctrine sociale de l’Eglise, n° 215.
[14] Compendium de la Doctrine sociale de l’Eglise, n° 228.
[15] La condition essentielle du mariage comme amour conjugal ouvert à l’accueil de la vie, peut être maintenant remplie par des couples de même sexe. Amoris laetitia constate que la procréation est rendue indépendante « de la relation sexuelle entre un homme et une femme sujette aux désirs des individus ou des couples, qui ne sont pas nécessairement hétérosexuels ou mariés » (n°56).
[16] Fudicia Supplicans, n°31.
[17] Fudicia Supplicans, n°25.
[18] Les USA ont suspendu leur aide à l’Ouganda qui criminalise l’homosexualité ; dans Amoris laetitia (n° 251) le pape dénonce cet état de fait : « Il est inacceptable que les Églises locales subissent des pressions en ce domaine et que les organismes internationaux conditionnent les aides financières aux pays pauvres à l’introduction de lois qui instituent le “mariage” entre des personnes de même sexe ».
[19] Le cardinal Fridolin Ambongo Besungu après avoir recueilli les réactions des différentes conférences épiscopales d’Afrique, indique avoir élaboré une synthèse et écrit au pape, qui l’a invité à le rencontrer à Rome. Après cette rencontre durant laquelle il a remis le document de synthèse, le pape l’a renvoyé au Dicastère où il a rédigé la déclaration publiée. Lui-même le reconnaît : « Finalement, j'ai signé le document en tant que président du SCEAM au nom de toute l'Église catholique d'Afrique et le préfet du dicastère l'a cosigné, non pas le document qui a été rendu public, mais le document que nous conservons dans nos archives, intitulé "Pas de bénédiction aux couples homosexuels dans les Églises d’Afrique" ».
[20] « Comme l’Occident n’aime pas les enfants, ils veulent s’attaquer à la cellule de base de l’humanité qui est la famille (…). Petit à petit, ils vont disparaître (…). « Nous leur souhaitons bonne disparition »
[21] La théologie nuptiale traditionnelle dispose que le mariage vise la procréation et le bien-être des couples ; cette théologie est en train de changer en mariage pour prendre soin l’un de l’autre ; la procréation passant au second plan car indépendant de la volonté du couple.
[22] Une étude mené au Burkina en 2016 révèle dans son rapport intitulé NOUS EXISTONS ! Cartographie des organisations LGBT en Afrique de l’Ouest a détecté au moins trois associations LGBT au Burkina.