INTRODUCTION
Lors d’un atelier national qui a eu lieu à Ziniaré du 24 au 26 septembre 2019, la cohésion sociale a été définie comme le vivre-ensemble harmonieux et paisible des communautés qui permet un accès équitable aux ressources, une promotion des valeurs communes dans le respect des droits humains, des lois et institutions de la République, tout en réduisant les inégalités sociales. Cette cohésion sociale se fonde sur des valeurs cardinales telles que la tolérance, la non-violence, le dialogue et le pardon.
Comme promotrices de liens sacrés, à la fois verticaux et horizontaux, comme pourvoyeuses de sens et comme éducatrices morales, les religions peuvent apporter une précieuse contribution à la promotion et à la consolidation de ces valeurs qui garantissent la cohésion sociale.
Mais il faut d’abord que, dans la pratique de ces religions, les croyants renoncent à toute forme d’intolérance religieuse, de violence ou de repli identitaire. Malheureusement, certains croyants, certes minoritaires, se fondent sur une interprétation fondamentaliste et rigoriste des traditions religieuses et des textes sacrés pour justifier des actes d’intolérance et de violence, et prôner une forme de séparatisme religieux.
Il est indéniable que les textes sacrés de toutes les religions monothéistes abrahamiques contiennent aussi bien des versets pacifistes que des versets bellicistes, c’est-à-dire des passages qui enseignent comment les croyants doivent, par devoir religieux, oeuvrer pour la paix et la cohésion sociale, et d’autres passages qui légitiment, dans certains contextes, l’usage de la violence et des armes pour défendre l’intégrité et la pureté de leur foi, punir les infractions à la loi religieuse, l’apostasie, l’hérésie ou le blasphème, et assurer la propagation de leur religion.
Pour que les religions contribuent efficacement à la promotion et à la consolidation de la cohésion sociale, il est, par conséquent, nécessaire que les leaders religieux et les croyants, en général, favorisent le triomphe d’une herméneutique théologique ou religieuse qui fournisse des arguments solides pour délégitimer et condamner fermement les d’intolérance, de fanatisme et d’extrémisme religieux qui, on le sait, ne rendent jamais de bons services aux croyants et à leurs religions. En d’autres termes, il est nécessaire d’interpréter les données de la foi de sorte que les religions oeuvrent à la promotion des valeurs de tolérance, de non-violence, de dialogue et de pardon.
Mais comment comprendre ces valeurs et comment les mettre en oeuvre au service de la cohésion sociale au Burkina Faso, dans un contexte de crise sécuritaire et d’extrémisme violent? C’est l’objet de mon propos.
I. LA PROMOTION DE LA TOLÉRANCE
La tolérance peut s’entendre en deux sens. Dans le premier sens : comme respect des différences et comme indulgence. 1.1. La tolérance comme respect des différences Il s’agit ici des différences que manifeste chaque personne ou chaque groupe à travers ses opinions, ses actions, ses croyances, ses coutumes, ses traditions, ses options idéologiques ou philosophiques et son mode de vie. Ainsi définie, la tolérance n’est pas l’objet d’une option qu’on peut faire par condescendance ou par magnanimité, mais elle est un impératif moral, car c’est le droit de chacun au respect de sa différence qui impose le devoir de tolérance. Cependant, ce devoir de tolérance a une limite, celle de l’intolérance, car il est moralement intolérable de tolérer l’intolérance qui est la négation ou la violation de la dignité des personnes dans l’expression de leurs différences. C’est dans ce premier sens qu’on parle de tolérance religieuse qui est le respect des différences en matière de croyances, de pratiques et de morales religieuses et l’acception du pluralisme religieux comme un fait positif. Le peuple burkinabè a la bonne réputation d'être un peuple tolérant parce que ses membres, dans leur grande majorité, ont reçu, par tradition culturelle et religieuse, une éducation à la tolérance ou à l’acception de l’autre dans ses différences. Aujourd’hui, on a malheureusement des raisons de craindre que ce logiciel de tolérance au coeur de nos pratiques religieuses et culturelles soit violemment remplacé par celui de l’intolérance que certains croient avoir la mission divine de prêcher. Le rôle des religions et des leaders religieux, c’est de s’engager courageusement à produire des contre-discours pour déconstruire les discours intolérants et perpétuer, par l’exemple, cette noble tradition de tolérance qui caractérise le modèle de mixité sociale et de coexistence pacifique entre croyants de religions différentes. 1.2. La tolérance comme indulgence Dans ce deuxième sens, la tolérance signifie le renoncement à un droit personnel dont la privation ou la violation volontaire ou involontaire ne fait pas l’objet d’une plainte ou n’entraîne pas une action en justice ou un acte de vengeance.
Je peux, par exemple, tolérer des nuisances sonores alors que j’aurais pu revendiquer mon droit à la tranquillité. Je peux même tolérer de la part d’autrui des attitudes ou des propos désobligeants, sans chercher à répondre à l’insulte par l’insulte, ni à la violence par la violence. Cette tolérance s’inscrit clairement dans le domaine de la morale personnelle qui peut motiver certaines personnes à développer les qualités de maîtrise de soi, de patience, de bienveillance et de pardon pour se montrer très tolérantes ou indulgentes. Cette forme de tolérance peut-elle faire l’objet d’un devoir qui s’impose à tous ? La question est relativement complexe. Certains soutiennent, en effet, qu’on ne peut pas exiger de quelqu’un qu’il soit indulgent ou qu’il pardonne quand il a été victime d’une offense grave, d’une injustice notoire ou d’une violation de ses droits humains fondamentaux. Ils concèdent qu’on peut, à la limite, le supplier de pardonner ou de se montrer indulgent, s’il en trouve la force intérieure, mais on ne peut pas l’y obliger. D’autres, s’inscrivant dans la logique des morales religieuses ou spirituelles qui enseignent le pardon ou la miséricorde comme un devoir de cohérence, considèrent que le devoir de tolérance inclut le devoir de pardonner à autrui et d’être indulgent à son égard.
S’il est souhaitable que les religions prêchent également cette forme de tolérance comprise comme indulgence, il doit être clair qu’elle s’inscrit dans une éthique personnelle inspirée ou non de certaines traditions religieuses. A ce titre, elle ne peut paraître comme une négation de la justice ou une promotion de la culture de l’impunité. Par conséquent, si je peux tolérer, sur le plan strictement personnel, d’être privé de certains de mes droits, je ne peux, en revanche, tolérer, sans faute morale de ma part, qu’autrui subisse la violation d’un de ses droits fondamentaux. C’est pourquoi la pratique de la tolérance doit aller toujours de pair avec la capacité de s’indigner devant la violation des droits fondamentaux d’autrui et l’engagement à combattre ce qui est moralement intolérable.
II. LA PROMOTION D’UNE ETHIQUE DE NON-VIOLENCE ET LA BIENVEILLANCE
Les religions, dans leur grande majorité, contiennent chacune une morale religieuse qui prescrit ce que les adeptes doivent faire, et les met en garde contre ce qu’il ne faut pas faire. Ces morales religieuses peuvent se résumer à ce qu’il est convenu d’appeler la règle d’or, qu’on trouve dans toutes les grandes traditions religieuses. Elle s’énonce dans sa forme négative comme principe de non-violence : « Ce que tu n’aimes pas qu’on te fasse, ne le fais à personne ». Dans sa forme positive, cette règle d’or s’énonce comme principe de bienveillance : « Ce que tu veux que les autres fassent pour toi, fais-le aussi pour eux ». C’est un principe de réciprocité qui s’inscrit dans une logique de cohérence. En effet, je manquerais de cohérence si je faisais subir aux autres le mal ou la violence que moi-même je ne supporterais pas de subir. De même, je manquerais de cohérence si j’attendais des autres qu’il me fasse un bien que moi-même j’ai refusé ou que je refuserais d’accomplir en faveur des autres, sans attendre que ceux-ci me le fassent d’abord ou me le fassent en retour.
Toute religion authentique prescrit à ses adeptes de faire le bien et leur interdit de faire le mal. La difficulté réside cependant dans la définition du bien et du mal. Entre les religions, voire à l’intérieur d’une même religion, il peut y avoir des conflits d’interprétation des préceptes moraux et des divergences dans la définition de ce qui est bien ou mal, de ce qui conduit au bonheur et de ce qui conduit au malheur. Mais l’un des principaux critères d’évaluation de ces morales religieuses doit être leur capacité à rendre les croyants plus humains, c’est-à-dire, plus généreux, plus ouverts aux autres, plus tolérants, plus miséricordieux, plus respectueux des autres, plus justes et plus pacifiques.
L’éthique de non-violence et de bienveillance nous révèle que la grandeur morale et la sagesse d’un être humain résident dans sa capacité à ne pas rendre le mal pour le mal, à ne pas répondre à la violence par la violence, mais à vaincre la haine par l’amour qui pardonne et désire le bien de tous, y compris celui des ennemis. Là où les croyants témoignent de ces valeurs morales et spirituelles, ils incarnent l’humanité dans ce qu’elle a de meilleur et contribuent ainsi à humaniser leurs sociétés en les orientant vers des aspirations nobles telles que la justice, la cohésion sociale et la paix. Les différentes religions peuvent converger sur des valeurs universelles et humaines fondées sur les préceptes fondamentaux tels que : « Ne pas tuer », « Ne pas voler », « Ne pas mentir », « Ne pas commettre l’injustice », « Donner à manger à celui qui a faim », « Donner à boire à celui qui a soif », « Accueillir l’étranger, le refugié, le déplacé interne », « Soigner celui qui est malade », « Protéger les plus faibles », « Protéger la terre, notre maison commune».
III. LA PROMOTION DU DIALOGUE INTERRELIGIEUX
Pour que les religions soient au service de la cohésion sociale et de la paix au Burkina et dans le monde, il est nécessaire que les croyants des différentes religions développent la culture du dialogue interreligieux. Or pour que le dialogue soit possible, il faut deux conditions fondamentales. La première est la reconnaissance de ce que tous les croyants ont en commun et qui les unit comme êtres humains. La seconde est l’acceptation des différences qui nous distinguent les uns des autres et qui, malheureusement, sont souvent instrumentalisées par certains pour susciter les divisions et les conflits.
Le dialogue n’est possible que là où ce que nous avons en commun est valorisé et où les différences sont positivement reconnues et accueillies. La reconnaissance de ce que nous avons en commun ou de ce qui nous unit est fondamentale car, avant d’être de telle culture, de telle région, de telle religion et de telle nationalité, chacun de nous est d’abord un être humain, partageant la même humanité avec tous les autres êtres humains. Au-delà de nos différences de toutes sortes, nous partageons une commune humanité qui est digne de respect en chaque personne que nous rencontrons, quels que soient sa culture, son sexe, son pays, sa religion, son statut social ou la couleur de sa peau. La culture du dialogue nous rend capables de partir de ce qui nous est commun pour accueillir comme une richesse les différences dont les autres sont porteurs et pour valoriser ce que chacun a de meilleur à offrir à la société.
Si, au Burkina, nous formons une même nation, c’est parce que nous avons une histoire commune qui nous engage à cultiver le sentiment d’appartenance à une même communauté nationale. Nous avons également en commun des valeurs nationales: l’intégrité, l’hospitalité, la solidarité, la tolérance, la fraternité, etc. Tous les croyants, sans exception, doivent s’engager à vivre comme citoyens sous les mêmes lois d’un même Etat dont la finalité est d’assurer l’ordre public, la justice, la liberté et l’égalité. Le dialogue interreligieux est un précieux moyen de prévenir ou de gérer les conflits inhérents à l’interaction ou à l’articulation des différences religieuses ou des intérêts particuliers avec l’intérêt général.
IV. LA PROMOTION D’UNE SPIRITUALITÉ DU PARDON
La dimension spirituelle est fondamentale dans la plupart des religions du monde. Même si elle s’exprime extérieurement par des rites, par des symboles et par des espaces désignés comme lieux de culte, sa réalité la plus intime est intérieure puisqu’elle concerne l’esprit et le coeur humains. Cette dimension spirituelle ne peut pas s’épanouir dans la vie du croyant sans un effort de conversion, de combat spirituel et de renoncement. C’est par cet effort qui l’amène souvent à faire violence sur lui-même que le croyant fait l’apprentissage de la non-violence.
La prière, qui est l’expression par excellence de la dimension spirituelle de l’expérience religieuse est le lieu où la violence réelle doit progressivement se transformer en une énergie positive au service de la paix. Dans la tradition judéo-chrétienne, les psaumes sont, par excellence, ces formes de prière qui permettent de domestiquer la violence du croyant qui prie en toute vérité. Elle lui offre en effet la possibilité de verbaliser sa propre violence sous forme d’appel à la vengeance, d’invectives, de malédiction et de protestation violente. Lorsque le croyant, victime de persécution, d’injustice ou de violence implore Dieu de le venger et de lui faire justice, il apprend, de cette manière, à ne pas se venger lui-même et à ne pas se faire justice.
Si elle est pratiquée en toute vérité et en toute humilité, la prière est un moyen qui nous aide efficacement à renoncer à la vengeance et à la volonté de dominer les autres ou de leur imposer nos vérités. La prière pratiquée en toute vérité et en toute humilité nous désarme de notre violence, car on ne voit pas quelle valeur peut avoir une prière aux yeux de Dieu si le croyant qui y entre armé en sort armé voire plus armé. La prière pratiquée en toute vérité et en toute humilité est, en somme, le lieu privilégié où nous apprenons à accueillir et à offrir le pardon avant même d’entreprendre une démarche de réconciliation pour reconnaitre nos torts devant les autres ou leur offrir le pardon dont ils ont besoin.
CONCLUSION
La contribution des croyants de toutes les religions à l’avènement d’un Burkina plus uni, plus juste, plus solidaire, plus respectueux de la dignité humaine et des libertés fondamentales exige une véritable conversion et le renoncement à toute pratique qui menace la paix, divise les communautés, détruit la vie humaine et viole les droits humains fondamentaux. Dans cette logique, la piété religieuse n’est authentique que si le culte rendu à Dieu nous engage à oeuvrer pour la cohésion sociale, la paix et le développement intégral de tout être humain. Même les actes les plus religieux comme la prière ont une dimension éthique et politique, puisqu’ils nous disposent, en principe, à oeuvrer pour la paix, la justice et l’amour fraternel.